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L'artiste de l'avenir
Dans la Mer du Sud, une espèce de cormoran est en train de devenir poisson dans l'inlassable effort de s'adapter à sa nouvelle réalité. Ce qui semble tout à fait normal tout comme c'est normal que le lézard ou le caméléon empruntent la couleur de l'environnement.
Mais de quelle manière nous nous adaptons, nous les vaniteux homo sapiens à cet univers en permanente transformation et où il n'importe guère si on est oiseau ou poisson? Darwin nous dit que les espèces disparaissent cédant la place à d'autres espèces mieux douées du savoir-faire de la survie. Notre espèce, le homo super technologicus est parvenu sans s'en apercevoir à la performance d'être à la fois oiseau et poisson, dinosaure et brontosaure, imposant des lois nouvelles mais aussi en défiant les anciennes, oubliant ainsi que toutes ces normes nouvelles de la survivance ne sauront se substituer à ce lien fondamental entre homme et nature.
La nouvelle technologie a produit une véritable révolution dans le domaine de la communication et il est de l'ordre de l'évidence presque d'assister de nos jours à la création d'un nouveau langage universel qui doit tenir compte du fait que le monde a radicalement changé ou évolué. Comme tout processus collectif de création, la formation de ce langage universel ne sera possible qu'après avoir écarté les préjugés favorisant l'individualisme et la fragmentation de toute sorte présents dans le monde. Déjà par la présence du langage spécifique de l'ordinateur dans notre vie, tout s'ordonne de manière différente, offrant ainsi les prémisses d'un nouveau type de communication. L'ironie c'est qu'aucune religion et aucune idéologie n'ont gagné tant d'adeptes que l'ordinateur d'utilisateurs, appareil qui a d'ailleurs usurpé, tout comme le téléphone portable, les autres effets personnels, instaurant de la sorte leur propre dictature fondée sur une relation de nécessité. La dictature de l'efficacité est - comme on peut aisément le constater - la seule qui nous convienne, mais, étant donné l'irréversible processus d'éloignement par rapport à la nature, elle mène invariablement à l'aliénation.
Je ne saurais me rapporter au phénomène artistique contemporain sans référence à tout ce contexte par trop connu, qui est accepté ou contesté, mais qui varie en fonction du degré d'adaptation de l'artiste à la réalité. Entendant l'adaptation plutôt comme une relation de soumission, il y a, à mon sens, deux types d'approche: soit on accepte sans condition les rigueurs de cette réalité et alors, en tant qu'artiste, on ne fait rien d'autre que de représenter cette réalité-là et ses valeurs, soit on la défie à travers la tentative de configurer d'une manière nouvelle, personnelle, une formule d'adaptation vouée à l'effort de modifier sensiblement les rapports existants.
Puisque, comme on le sait, la réalité générale comprend une multitude de réalités propres à chacun, ces réalités qui se croisent en permanence nous obligent à assumer un processus d'adéquation continue qui augmente la qualité des expériences. Le filtre cernant les expériences quotidiennes devient ainsi de plus un plus serré et difficilement pénétrable puisque nos expériences sont aussi de plus en plus complexes.
L'artiste se trouve donc à l'état d'une incessante interrogation: quoi cerner et quoi discerner à travers son filtre? Quoi représenter et comment représenter? Quoi être et comment l'être? Virtuellement il peut être et oiseau et poisson. Plus encore, les vieux sages nous disent que nous sommes tour à tour fleur et oiseau et dinosaure pour autant que nous contenons en nous-mêmes de manière inexplicable rationnellement tous les patrons de ces expériences. Le cercle vicieux se clôt à nouveau ici, aboutissant après un trajet de connaissance, d'adaptation ou de soumission pratiquement à l'endroit d'où il était parti.
S'il s'agit de croire à Kepler qui affirmait que «les idées pures ou les images originelles sont intérieures à ceux qui sont capables de les comprendre», alors les choses peuvent devenir tout d'un coup très simples. Mais, à vrai dire, les choses aussi compliquées que possible, pour autant qu'afin de parvenir à la conscience de ces images originelles on doit parcourir un trajet spirituel difficile de retour à soi-même, un trajet impossible de décrire ou même d'en avoir une intuition selon les voies de la raison. Ce processus inconscient est le plus souvent provoqué par un contexte extérieur propice, par une forte émotion ou par un moment d'illumination.
La définition qu'ont donnée les philosophes antiques - «La beauté est la correspondance des parties entre elles et au tout» - me semble plus actuelle aujourd'hui que jamais d'autant plus qu'on a scientifiquement démontré le fait que tout produit réussi de la créativité humaine a respecté au cours du temps ce rapport mathématique de correspondance entre les parties et au tout.
Bien évidemment, chaque époque a sa propre définition du beau mais, paradoxalement, la révolte du XXe siècle contre le beau, tel qu'on s'est habitué traditionnellement à le percevoir, a déplacé l'idée du beau vers d'autres zones moins explorées élargissant ainsi l'horizon de perception.
Duchamp a très bien saisi le fait que ce rapport originellement premier qui, selon les antiques, définissait la beauté, peut être représenté dans l'art par n'importe quel moyen d'expression.
Certes, sans respecter ce rapport mathématique, les avions ne voleraient pas, les sous-marins ne sauraient explorer les océans et les vaisseaux spatiaux ne sauraient briser les barrières terrestres.
Si nous, en tant qu'êtres humains, ne contenions pas ce rapport originel alors nous nous dissoudrions assurément. Le type individualiste et fragmentaire d'existence auquel nous a soumis la société contemporaine nous a éloigné de notre essence même et c'est justement de cet éloignement que provient le sentiment d'inutilité, de solitude, de fatigue, de déception et d'aliénation.
L'art contemporain est le miroir le plus fidèle de ce phénomène de dissolution mais aussi de la lutte pour le recueillement intérieur, pour la quête d'une nouvelle identité.
L'artiste de l'avenir aura la difficile mission de se réconcilier tout d'abord avec soi-même et ensuite d'harmoniser les images intérieures préexistantes avec la réalité extérieure et ses effets sur la sensibilité artistique.
Plus l'artiste pensera et agira autrement que de manière linéaire, plus ce rapport originel émergera, exprimé de la manière la plus diverse, la plus plénière.
S'il s'agissait de configurer l'image de l'artiste de l'avenir, elle serait celle d'un homme ordinaire mais réalisant enfin son pouvoir inouï de pénétrer et de comprendre ce qui reste encore incompris.
S'il s'agissait de configurer l'art de l'avenir, ce serait certes une représentation visuelle par des moyens techniques particulièrement sophistiqués mais ayant la conscience de ce rapport originel.
Mais puisque, dans l'art comme dans la vie, la lutte se mène entre le bien et le mal, entre construction et destruction, on ne peut espérer que ces mondes virtuels poursuivent autre algorithme que celui dont on a aujourd'hui la sensation. Il y aura des mondes virtuels positifs aussi bien que négatifs, mais, le grand danger réside en ceci que le mythe de Pygmalion risque de se renverser: tout cet univers virtuel récemment créé risque de nous engloutir nous aussi dans la grande tentative de voir ce que l'on est: fleur ou poisson.
The Artist of the Future
In the seas of the South, a species of cormorant is about to become a fish, in a great effort to adapt to this new reality. And this is absolutely normal, as it is normal for the lizard or the chameleon to change colour to suit his surroundings.
But how do we, ostentatious homo sapiens, adapt to this ever-changing universe, where it does not matter whether you are a bird or a fish? Darwin was of the opinion that species disappear to leave room for others, better equipped with the know-how of survival. Our species, homo super technologicus, managed to be bird and fish, dinosaur and brontosaurus, establishing new laws, challenging the old ones, forgetting that these new norms of survival cannot replace that fundamental link between man and nature.
High technology triggered important changes in communication and it is obvious that we are now witnessing the creation of a new universal language that has to take into account the fact that the world has considerably changed and evolved. And, as in the case of any collective process of creation, a new universal language will be set up only after eliminating the prejudices that favour individualism and any kind of world fragmentation. Already, computer language makes its into our lives; thus the prerequisite for a new type of communication exists. The irony is that no religion or ideology gained as many followers as computer users, and this device, as well as the cell phone, have undermined the personal effects, establishing their own dictatorship based on needs. The dictatorship of efficiency is - we might say - the only one that suits us. However, due to the irreversible process of drifting away from nature - it leads invariably to alienation.
I can't talk about the contemporary artistic phenomenon without mentioning that the following well-known context is either accepted or questioned according to the artist's degree of adaptation to reality. Adaptation, as I see it, is more a relationship of subjection and therefore, in my opinion, can be approached in two ways. You either accept the limits imposed by that reality unconditionally, and then as an artist you merely represent that reality and its values, or you defy it in an attempt to represent it in a new manner, your own, a new formula of adaptation whose purpose is to considerably modify the established relationships. Since, as we all know, general reality is made up of a multitude of realities specific to each of us, realities that cross all the time, prompting us to adhere to a process of permanent adaptation that increases the quality of our experiences. The sieve through which our daily experiences are filtered is denser and it gets harder to sift since our experiences become more and more complex.
Thus, at this stage, the artist would ask himself what to filter and not to filter through the sieve of his or her personality. What to represent and how to represent it? What should s/he be and how? Virtually, s/he could be a bird and a fish. Moreover, the elder wise men say that we are, in turn, flower, bird, fish, dinosaur and brontosaurus because we have them in us, in a way that can't be explained by means of reason. The vicious circle closes again at the point we left from, after having passed through a journey of learning, of adaptation or of subjection.
If we agree with Kepler, according to which pure ideas or original images are intrinsic to those who are capable of understanding them, then immediately, things become very simple. However, in reality, things couldn't be more complicated because in order to be aware of these original images, one has to go through a difficult spiritual journey of return to oneself, a journey that can't be described nor apprehended by reason. This unconscious process is triggered most often by favourable circumstances from outside, by strong emotion or by revelation.
The definition given by the Greek philosophers: beauty as the correspondence of parts between themselves and with the whole - today this seems more true than ever, especially if we take into consideration that it has been scientifically proven that any successful outcome of human creativity abided in time by this mathematical ratio of correspondence between its parts and its whole.
Obviously, each epoch has a different definition for what beauty stands for, but, paradoxically, the rebellion of the 20th century against the beautiful as it was traditionally perceived transferred the concept of beauty to other areas as well, enlarging the scope of perception. Duchamp understood very well that this original relationship that, according to the Greek philosophers, defines the concept of beauty, could be represented in art by any means of expression.
But, most certainly, should this mathematically determined ratio be infringed upon, planes could no longer fly, submarines could no longer explore the depths of the ocean and the spacecrafts could no longer break terrestrial barriers. If we, as human beings, did not have in ourselves this original relationship then we would surely disintegrate. However, the individualist and fragmentary pattern of existence that our contemporary society has subjected us to has caused us to drift from our own existence. And here are the sources of feelings of uselessness, loneliness, disappointment and alienation. Contemporary art best illustrates the phenomenon of disintegration as well as the struggle for inner awareness, the search for a new identity.
The artist of the future will have the difficult task of coming to grips with himself in the first place and then harmonizing the inner pre-existing images with the outside reality and with the effects on the artistic sensibility.
The more the artist will think and act less linearly, the more this original relationship will emerge as diverse and as complex as possible.
If I were to picture the image of the artist of the future, then he would look like an ordinary man who is aware of the unusual power of penetrating and understanding what cannot be understood.
If I were to picture the art of the future, then it would surely be a visual representation of this original relationship expressed in the most sophisticated artistic formula possible.
But, since in art as well as in life, the fight goes on between
evil and good, between construction and destruction, we cannot expect
these virtual worlds to follow a different algorithm other than
the one we feel each day. There will be positive virtual worlds,
but there will be negative ones too. However, the great danger is
for the myth of Pygmalion to reverse: the newly created virtual
universe could engulf us too in the attempt to understand the stage
we are at: flower or fish.
Maria Rus Bojan
Cluj, Romania
le 4 Août / August 4, 2025
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