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Dans le contexte de l'art actuel, qu'elle serait ma vision d'un art encore inconnu (ou innommé)? Quel futur pour l'art donc, ou quel avenir pour l'art? Face à une telle question, je pense que ces deux acceptions n'ont pas la même valeur, et je dois admettre que je suis assez incapable de répondre à la première d'entre elles. Quel futur en effet aurions-nous sincèrement pu entrevoir ou imaginer, dans les années 70, pour un objet qui participait encore d'un déroulement historique empreint d'une linéarité progressiste, malgré ou à cause d'ailleurs de ses multiples formulations, de ses changements, de ses parti-pris réitératifs de «table-rase» chers à l'idéologie avant-gardiste, etc. - . En tous cas, ni mes amis, ni moi, ni plus précisément les gens de ma génération - le baby-boom des années d'après-guerre - ne soupçonnions ce qu'il en est advenu, pour autant que nous ayons été capables de l'envisager, et partant de le formuler. En d'autres termes, tout au moins en France où l'art était englouti dans des querelles de chapelles improductives, autant nous étions plutôt partisans d'un renouveau signalé en premier lieu par l'importance des individualités et des singularités, autant nous ne souhaitions pas ou étions-nous à cent lieux de penser que l'art allait se détacher de sa position réfractaire face à l'institution, mais bien davantage au marché, ou, en tous cas, à un certain marché trop délibérement empreint du profit et de la capitalisation.
C'est pourtant ce qui est advenu, à un niveau mondial - et dans un premier temps il faut entendre par «mondial» les pays occidentaux, la confusion actuelle du «mondialisme» ou du «globalisme» ayant d'autres significations que j'aborderais plus loin. Il me souvient avoir dit et écrit à plusieurs reprises, somme toutes assez tôt dès 1983/84, que le vrai changement généré par le «post-modernisme» n'était pas tant dans une liberté recouvrée sur le plan stylistique ou sur le constat d'un épuisement du projet «moderniste»; ce qui reste vrai; mais qu'il se vérifiait plutôt et ostensiblement dans cette «coupure épistémologique» qui voyait soudainement les artistes accepter, peu ou prou consciemment, les lois de l'économie de marché et de la libre entreprise. En d'autres termes, le «post-modernisme» a signifié pour moi un passage qui est encore indicible - ou «innommé» - qui correspond à une véritable mutation de l'art. C'est-à-dire que je crois que depuis presque vingt ans aujourd'hui, nous sommes rentrés dans une nouvelle phase où ce qui est appelé de l'«art» n'en est plus par rapport à la définition qui a été inventée à la Renaissance, et qui est celle que l'Occident a utilisé dans les inombrables déconstructions successives qui tentaient, justement et paradoxalement, de mieux le nommer, de lui donner une identité quasi originelle. Sauf à confondre l'art avec une expression sensible - ce qui est le lot de toute lecture démagogique - je ne me souviens pas davantage que les fresques de Lascaux, les enluminures romanes ou les totems africains aient pu prétendre, à cette époque là, à la qualification d'art. Ils étaient bien sûr perçu comme des manifestations culturelles éminentes, mais tellement étrangères dans les contextes où elles avaient été instaurées et pratiquées qu'il n'y avait aucune confusion possible: ceci n'était (n'est) pas notre art tel qu'on l'a défini.
Ce n'est plus le cas, que cela plaise ou pas, et là n'est
de toutes façons plus la question. Ce qui est sûr par
contre est que la possibilité instrumentale que s'adonnaient
les artistes et les critiques, à l'aide d'évaluations
et de critères «objectifs» - telle proposition
détient désormais la vérité sur telle
autre dorénavant caduque, etc. ... - n'est plus opérationnelle.
Il n'y a plus d'évaluation possible dans ce cadre là,
car dorénavant tout est ou peut faire art, et, au demeurant,
je m'en félicite. Les évaluations et les désignations
de l'objet qu'elles considèrent, pour autant qu'elles aient
également pris une autre forme, sont dorénavant dépendantes
de quelques paramètres, dont l'arbitraire subjectif de la
signature du curateur de l'exposition est un des plus fréquent
puisqu'il s'est substitué à l'acte critique antérieur;
de plus en plus suivi, ou complété, par le phénomène
du spectaculaire et du consumérisme d' événements
culturels, relayé et aidé il est vrai par l'utilisation
des nouvelles technologies de tous crins. Comme par ailleurs l'épuisement
des stocks calibrés à l'aune du destin intrinsèque
de l'art occidental ont été corrigés et alimentés
avec l'ouverture mondialiste en cours, quelque peu discutable dans
son néo-colonialisme inavoué; la nomination d'«oeuvre
d'art» repose de plus en plus sur la nécessité
d'une désignation controlable par sa capacité à
produire de l'événement et du «loisir».
Alors de quoi l'art inconnu sera-t-il fait demain? Je n'en sais évidemment foutre rien. Ce que je sais par contre, et je n'arrète pas de le dire à mes étudiants pour qui tout ce que j'évoque relève plus d'une préhistoire à la methusalem, c'est que nous serons bien obligés, dans pas trop longtemps, de redéfinir l'art, de lui donner une autre identité, une autre directionnalité, une autre opérationnalité. En ce sens, l'art ne fera que répondre à cette mutation ontologique qu'ont provoquées les fins des «grands récits» qui ont jusqu'à récemment scandés l'histoire du monde - tout au moins le nôtre! - où tout devra être renommé, dans une sémantique dont nous ne soupçonnons pas encore la teneur, et dans le contexte général d'une nouvelle redistribution économique où il sera nécessaire d'occuper un temps de plus en libre. Je sais que j'ai peu de chances d'assister à cette mutation, et je dois avouer que cela me frustre terriblement - je suis d'un naturel plutôt curieux - mais que je n'en suis pas mécontent non plus, pusique comme beaucoup de mes camarades j'ai le sentiment d'être déjà passé du néolithique à l'ère moderne, ce qui était déjà un sacré saut, d'avoir contribué aux soubressauts post-modernes, ce qui est déjà pas si mal, et que je ne suis pas sûr d'être totalement ravi de ce qui semble s'annoncer, en tous cas et pour le moins, en l'état de «civilisation» qui est le nôtre, même s'il me plaît de ne pas déroger à en enregistrer la symptômatique ... .
Ramon Tio Bellido
Paris, le 07/06/2026
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